Il y a aussi des Juifs à Malte



Minuscule archipel situé au c ur de la Méditerranée, au carrefour de l'histoire, pointe méridionale extrême de l'Europe, Malte et Gozo, les deux îles constituant l'archipel maltais, ont été envahies par l'Orient et l'Occident. Phéniciens, Romains, Turcs et Anglais ont tous marqué les îles de leur empreinte, sans oublier les Croisés en route pour Jérusalem. Et tous ou presque amenaient des juifs dans leur sillage. Confrontés aux vicissitudes des temps, beaucoup se sont convertis. Pourtant, les traces subsistent. Isolés au milieu des flots bleus enchanteurs du "berceau de notre civilisation", les juifs de Malte résistent à l'assimilation : ils s'adaptent mais ne cèdent pas.


Déjà du temps de Phéniciens

Pour le professeur Cecil Roth qui rédigea en 1928 une étude sur Les Juifs de Malte , les premiers juifs installés dans l'archipel étaient contemporains des marchands phéniciens qui mirent en place le premier réseau commercial en Méditerranée il y a quelque trois mille ans. Les témoignages matériels sur l'existence d'une communauté juive à Malte datent de l'époque romaine : une pierre tombale non identifiable trouvée à Rabat, près de l'ancienne capitale Mdina, au centre de l'île, et plusieurs catacombes à l'entrée desquelles sont gravées des menorahs (chandeliers à sept branches) comme pour identifier cet ensemble de sépultures souterraines perdues au milieu des catacombes chrétiennes.


Les notables de Mdina

Mdina semble avoir abrité une communauté juive importante jusqu'à l'Inquisition. Une occupation musulmane de près de deux siècles (870-1061) marqua profondément l'archipel. Et si l'on en juge d'après ce qui se passa dans les possessions musulmanes voisines, la condition des juifs et des chrétiens suivit les humeurs des pouvoirs en place : celui du calife abbasside de Bagdad avec les Aghlabides de Tunisie, puis celui des califes fatimide du Caire qui prenaient souvent leurs fonctionnaires, sinon leurs grands vizirs (Premiers ministres) chez les gens du Livre .
Lorsque les Normands s'emparèrent de l'archipel, en 1061, celui-ci comptait une population composite de chrétiens, de musulmans et de juifs. Malte, qui fut intégrée à la Sicile, passa ensuite aux mains des Espagnols (1282). Au cours de ses recherches sur Les Juifs de Malte au Moyen Age , le professeur Godfrey Wettinger tomba sur un vieux manuscrit hébraïque du XVe siècle conservé dans la bibliothèque de Mdina. À cette époque, les juifs constituaient le tiers de la population de la cité où ils étaient considérés comme citoyens, occupant une position confortable, possédant des terres et des propriétés dans les campagnes. À Malte, ils vivaient en bons notables à l'intérieur des murs de Mdina ou de Birgu, le port. À Gozo, ils habitaient plutôt dans les faubourgs de Rabat, la petite capitale de cette île essentiellement rurale et plus pauvre que sa grande s ur. Mais nulle part, ils ne vivaient en quartiers séparés, comme ce sera le cas plus tard, et leurs maisons jouxtaient celles des chrétiens.


Les prémices de l'Inquisition

Cette situation changea dans la seconde partie du XVe siècle quand les autorités religieuses, d'origine espagnole, s'inquiétèrent de la mitoyenneté de certaines maisons habitées par des juifs avec les églises, et cette réaction s'amplifia avec la montée sur le trône d'Espagne de Ferdinand d'Aragon (1479).
L'Inquisition frappa les juifs et les musulmans qui habitaient encore l'archipel. Le décret d'expulsion fut signé à Palerme le 18 juin 1492. Il donnait trois mois aux juifs de Sicile et de Malte pour quitter le pays. Comme en Espagne, ils étaient considérés avec suspicion, au même titre que les musulmans au milieu desquels ils vivaient et dont ils parlaient aussi la langue. D'ailleurs, pour cette communauté avant tout commerçante, le fait d'avoir des correspondants à Alexandrie, Tripoli ou Tunis suffisait à la rendre suspecte aux yeux des Espagnols. À Palerme, le gouvernement local envoya une protestation aux souverains espagnold faisant valoir que si on expulsait les juifs du royaume, où il étaient nombreux et actifs, notamment à Malte et à Gozo, l'économie s'en ressentirait et les îles en seraient dépeuplées.
Un nombre assez important de juifs siciliens acceptèrent le marché proposé par la royauté espagnole et se convertirent, et Godfrey Wettinger pense que, de leur côté, il serait étonnant qu'aucun juif maltais n'ait succombé à la tentation . De fait, dans les années qui suivirent l'application du décret d'expulsion, Malte compta plusieurs dizaines de conversos dont les noms ont été retrouvés dans les archives. Des Maltais se disent d'ailleurs d'ascendance juive et quelquefois, certains s'intéressent à cet aspect de leurs origines. Les noms de familles de l'archipel portent la trace de cet héritage ; ainsi, Ellul, Salamone, Mamo (nom du premier président de Malte indépendant) seraient des noms d'origine juive. Il paraîtrait qu'Azzopardi, un nom très répandu à Malte, signifierait Séphardi.


La politique des rançons

Pour défendre l'archipel menacé par les Turcs ottomans, l'Espagne offrit Malte aux Chevaliers de l'Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem (1530). Se souvenant de la politique relativement libérale menée par les Chevaliers envers les juifs de Rhodes, beaucoup de conversos siciliens auraient alors décidé de s'installer à Malte.
Après leur installation à Malte, les Chevaliers qui possédaient une flotte de galères à leurs couleurs, se lancèrent, comme les Turcs, dans la prise d'otages et leur libération contre rançon. Les marchands juifs, qui étaient à peu près les seuls à assurer à leurs risque et périls les échanges entre les deux rives de la Méditerranée, étaient particulièrement visés. Ils furent à peu près les seuls juifs à vivre dans l'île pendant toute l'époque des Chevaliers (1530-1798). Une prison avait été construite à leur intention à La Valette. En attendant leur rachat ils travaillaient en ville à faire de menus travaux où à vendre dans les rues, mais le soir ils retournaient dans la prison.
Cette absence de communauté constituée n'empêcha pas l'écrivain anglais Christopher Marlow de publier, en 1590, Le Juif de Malte , un thème proche du Marchand de Venise de Shakespeare, évoquant un riche juif de Malte. Or, captifs pour la plupart, les juifs alors présents à Malte, pouvaient s'adonner occasionnellement au commerce, mais pas au point de se constituer une fortune (G. Wettinger).


Renaissance de la communauté

En 1798, sur la route de l'Égypte, Bonaparte s'empara de l'archipel et fit appliquer les lois de la République, c'est-à-dire l'égalité et l'abolition de l'esclavage. La communauté des juifs de Malte pouvait se reconstituer.
Quatre ans plus tard,.les Anglais chassèrent les Français. La Valette devint une escale importante sur la route du Levant, puis de l'Extrême-Orient. Des juifs de Gibraltar s'établirent en ville. Ils furent bientôt suivis de juifs d'Afrique du Nord et d'autres cités méditeranéennes. L'inventaire du vieux cimetière de Kalkara, créé en 1784 par la communauté de Livourne dans la banlieue de La Valette pour les captifs morts dans les îles, est révélateur. Une étude de Derek Davis, fils de Stanley Davis, l'actuel sécrétaire de la communauté de Malte, montre que beaucoup des résidents morts dans l'archipel étaient originaires d'ailleurs (Gibraltar, Londres, Raguse, Tunis, Tripoli, Raguse, Lisbonne). La communauté était peu nombreuse et toujours inférieure à une centaine de personnes.


Les juifs de Malte aujourd'hui

En 1986, le nombre de juifs maltais ne dépassait pas une trentaine de familles réduites parfois à un ou deux individus, le plus souvent âgés. Dix ans plus tard, leurs rangs se sont encore éclaircis. Certains sont des francophones installés là pour quelques années, le temps d'un contrat avec une multinationale. D'autres sont des réfugiés libanais, des commerçants, des retraités anglais. On se réunit une fois par mois pour l'office du shabbat - il y a alors quatorze ou quinze hommes -, on célèbre les fêtes. Et on réserve une salle au Hilton pour le Séder.
Il y a trois cimetières juifs à Malte, le plus ancien, celui de Kalkara, remonte au XVIIIe siècle. Mitoyen du "cimetière turc" à l'entrée très ornementée, le petit cimetière juif actuel, à Marsa dans le banlieue de La Valette, date du milieu du siècle dernier. Plein d'herbes folles, il sent la figue. Les inscriptions sont en italien pour les plus anciennes - peut-être n'y avait-il personne pour écrire en hébreu. En revanche, les plus récentes sont en hébreu. Quelques unes, qui datent de la Première Guerre mondiale, sont en français : des soldats tombés lors de la guerre des Dardanelles. À part une famille, aucun, semble-t-il, n'est né dans l'archipel. Venus de Budapest ou de Tunis, d'Oran ou d'un village allemand, c'est dans ce carré juif derrière les murailles des Chevaliers, qu'ils ont rencontré leur destin.

Édith OCHS et Bernard NANTET -- E-mail : bnantet@pratique.fr
Documentation ayant servi à la rédaction d'un article pour la Revue L'ARCHE, Janvier 1997


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