LES FRANÇAIS À MALTE

Par ALDO E. AZZOPARDI

La prise de Malte par Napoléon, en 1798, ne fut pas ce que l'on pourrait dire un triomphe militaire. Ayant levé l'ancre de Toulon à la conquête de l'Orient, il demanda la permission d'accoster à Malte pour ravitailler sa flotte en eau. Le Grand Maître, tenant compte du statut de neutralité de l'Ile, accepta la requête, à condition cependant, que seuls quatre navires n'entrent à la fois dans le port. Napoléon s'attendait à cette réponse, et avait é:laboré dans ses moindres détails un plan d'invasion. Une cinquième colonne de Chevaliers franàais rejoignit Napoléon à son débarquement, lui remettant les places qu'elle commandait. En peu de temps, les seules places encore libres n'étaient plus que les villes situées près des principaux ports, autour desquelles les Français déployerènt leur artillerie.

Le Grand maître capitula sans opposer de résistance et Napoléon fit son entrée officielle à La Valette. Une semaine plus tard, Von Hompesch quittait l'Ile avec plusieurs Chevaliers, sans regrets, sans honneurs et sans éloges.

C'est alors que Napoléon introduisit ses réformes qui n'étaient pas toutes mauvaises. L'esclavage fut aboli, et le peu d'esclaves se trouvant dans l'Ile, émancipés. Ayant supprimé l''Université, il introduisit un programme d'éducation primaire qui, avec les institutions de charité, devait être géré par l'Etat.

L'erreur que Napoléon commit à Malte fut de trop oser et trop vite.

Les Maltais avaient, en effet, l'impression d'avoir été abandonnés par l'Ordre, mais avant d'organiser toute résistance, ils avaient été persuadés de se soumettre par l'Evêque. Sans respect ni gratitude poir ce prélat, Napoléon assura que les droits de l'Eglise auraient été respectés, promesse qu'il allait très vite oublier. L'Evêque, pour sa part, émana une lettre pastorale dans laquelle il rappelait au corps enseignant de Saint Paul d'obéir aux autorités constituées. Les Maltais qui avaient servi dans l'armée et la marine de l'Ordre furent enrôlés dans les forces républicaines françaises et formèrent des régiments qui reçurent des tâches dans les Iles.

La noblesse fut, bien sûr, abolie et tous les emblèmes retirés; les seules armoires ayant survécu à l'occupation napoléonienne à Malte sont une plaque que l'on peut voir sur un côté du Palais Parisio à La Valette, qui rappelle que Napoléon dormit dans cette demeure, tandis que de nombreuses armoires sur les façades des édifices publics et des bastions qu'il était difficile d'arracher, à cause de leurs dimensions ou de leur position, furent endommagés sur ordre des autorités françaises.

Après avoir dépouillé les palais, les Auberges et d'autres édifices de tout ce qui avait de la valeur et oubliant volontairement les promesses faites, Napoléon s'intéressa alors aux églises: seuls les objets "indispensables à l'exercice du culte" furent épargnés, tandis que tout le reste, objets de valeur et oeuvres d'art inestimables en or et en argent, furent fondues en lingots.

Très vite, les Français démontrèrent qu'il était plus facile de faire des promesses que de les tenir: les épouses et les parents à charge des marins et des soldats qui partirent avec Napoléon pour l'Egypte, ne reçurent jamais la paye promise, tandis que les Maltais qui avaient autrefois travaillé pour l'Ordre, ne perçurent pas même de retraits. Par ailleurs, comme la Grande Bretagne contrôlait, à ce moment, toutes les mers, l'exportation du coton de Malta fut paralysé, avec des conséquences désastreuses pour les agriculteurs et d'autres gens de l'Ile.

C'est un jeune garçon qui fut à l'origine de tout. L'histoire ne nous a pas légué son nom, et tout ce que l'on sait de lui, c'est qu'il avait près de douze ans. Le 2 septembre 1798, les trésors de l'Eglise du Carmel de Médine allaient être expropriés et vendus aux enchères; une petite foule s'était rassemblée et commença à poser des questions embarrassantes aux personnes préposées à cette tâche. Un commandant et un sergent français ordonnèrent à la foule de se disperser, et c'est alors que le jeune garçon frappa de pierres le commandant. Ils dégainèrent leurs épées, sans doute pour effrayer un peu le garçon, mais les deux Français furent bloqués et lynchés par la foule.

La garnison de Médine ferma immédiatement les portes de la ville et les Maltais, de leur côté, firent sonner les cloches des églises pour donner l'alarme. Les gens des villages alentours accoururent dans la Vielle Ville grace à un passage secret et l'emportèrent facilement sur les soldats.

Des troupes assez nombreuses envoyées en renfort de La Valette furent repoussées, subissant de graves pertes. Profitant de l'effet de surprise, en quelques heures, les Maltais s'emparèrent des Iles, à l'exception des villes fortfiées près des ports et de deux forts de Gozo. Un canon saisi dans les tours de la côte fut pointe sur les positions françaises, tandis qu'une Assemblée nationale était rapidement convoquée.

Ainsi, l'Ordre avait gouverné les Iles de Malte en tant que fief du Roi de Sicile (depuis 1735, la Sicile avait été incorporée à l'Etat de Naples, plus connu à cette époque sous le nom de Royaume des Deux Siciles), et c'est au Roi des Deux Siciles que les Maltais s'adressèrent pour obtenir aide et protection. On envoya simultanément des députés demander de l'aide aux alliés du Roi, les Britanniques. Les Maltais demandaient des armes et l'autorisation de recevoir de la Sicile du blé à crédit; les insurgés étaient, en effet, mal armés, juste quelques mousquetons, des pics, des épées, ou tout simplement des batons. Le Roi envoya quelques mousquetons et un peu d'argent, tandis que les navires militaires britanniques, sous les ordres de Nelson, bloquaient les ports de Malte, pour empêcher que les aides n'arrivent à la garnison française assiégée. Une petite troupe britannique débarqua, les Français de Gozo se rendirent en octobre 1798, et le drapeau sicilien fut hissé sur les remparts. Une conjuration de Maltais de La Valette qui devaient ouvrir les portes de la ville pour y faire entrer les paysans alliés, fut déjouée, et 45 personnes éxécutées. Face au peloton d'éxécution, il y avait, entre autres, un prêtre Maltais héroïque, Dun Mikiel Xerri. Tandis que les Français étaient retranchés dans les fortresses sans pouvoir recevoir d'aides à cause du blocus naval britannique, les Maltais ne parvenaient pas, malgré l'appui de troupes italiennes et britanniques, à attaquer les puissants bastions, ne disposant pas de maéeriel pour donner l'assaut.

Le Roi des Deux Siciles fut chassé de Naples par les troupes françaises qui avançaient et, obligé de se réfugier en Sicile, il ne put apporter une aide suffisante aux Maltais. C'est, du reste, pour cela que les députés maltais demandèrent au Roi des Deux Siciles l'autorisation d'avoir la protection de Sa Majesté britannique pendant la durée de la guerre. La permission fut accordée, et le capitaine Ball, commandant d'un navire de guerre britannique, fut nommé président d'une assemblée, appelée Congrès. Sous sa présidence, les querelles diverses et nombreuses entre chefs maltais furent finalement apaisées. Mais comme la majorité de la population maltaise était sous les drapeaux, les champs furent abandonnés, sans récoltes, les denrées alimentaires se firent rares, et ce ne fut que grace à une action vigoureuse des Britanniques que l'on obtint du blé de la Sicile.

Les Français, privés de ressources, étaient prêts à capituler, mais les troupes de Napoléon refusèrent, avec courage, de se rendre aux rebelles maltais. De leur côté, les Britanniques, pressés de déployer leurs troupes et leur flotte dans d'autres théâtres de guerre, entendaient accélérer la reddition des Français à Malte.

Bien qu'ils aient supporté les combats et les privations, lorsque la capitulation fut rédigée et signée, ni les Maltais, ni leurs représenatants ne furent autorisés à prendre part aux négociations. Le Congrès national fut dissout et les bataillons maltais congediés. Un régiment maltais, sous le commandement d'officiers britanniques, fut cependant maintenu.

Lorsque le drapeau britannique fut hissé à la place du drapeau tricolore français, les Maltais commencèrent à s'organiser sous les ordres des nouveaux patrons.

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